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 DEMOCRATIE ET POUVOIR MEDIATIQUE

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virginie

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Nombre de messages : 12
Date d'inscription : 11/01/2009

MessageSujet: DEMOCRATIE ET POUVOIR MEDIATIQUE   Mer 21 Jan - 19:45

Voici un article interessant :



30/01/2002 | Le Monde | MEDIA POWER |

Arrow http://web.radicalparty.org/pressreview/print.php?func=detail&par=1871


DEMOCRATIE ET POUVOIR MEDIATIQUE

Yves Charles Zarka (*)





Citation :
Comment les médias sont-ils devenus un pouvoir, probablement le plus grand des pouvoirs ? Comment l'effet qui en résulte sur l'esprit démocratique - le règne de la médiocrité et la mise en place de formes rampantes de despotisme - s'est-il institué ?
Les médias sont devenus l'un des lieux majeurs où se joue l'avenir de la démocratie. Tocqueville, l'indépassable penseur de la démocratie moderne, montre, dans La Démocratie en Amérique, que la société démocratique est constamment confrontée à une redoutable alternative entre la liberté et la servitude.
Si l'on prolongeait cette redoutable alternative, que Tocqueville limitait au plan politique, pour rendre compte du rôle des médias dans les sociétés démocratiques, on pourrait dire que les médias sont des agents directs du goût dépravé pour l'égalité, c'est-à-dire de l'égalité au plus bas niveau possible. C'est l'une des raisons du caractère considérable de leur audience et de leur capacité à porter la démocratie vers la servitude plutôt que vers la liberté. Pour rendre compte du rôle des médias et de leur influence sur les sociétés démocratiques, il importe d'examiner trois niveaux :

- celui des circuits économiques, des mécanismes de pouvoir et des procédures de contrôle qui mettent en place des stratégies de captation et de manipulation de l'opinion ;

- celui proprement médiologique du mode par lequel le véhicule ou l'instrument médiatique transforme le contenu qu'il communique ou transmet. Les médias ne laissent pas intact ce qu'ils médiatisent, ils le sélectionnent, le modifient, le transforment dans des proportions qu'on a peine à imaginer, et cela dans tous les domaines de la société, de la politique, mais aussi de la culture (science, littérature, philosophie, etc.). Cette transformation se réalise selon deux voies : la négation de l'œuvre dans le produit et l'établissement du divertissement comme norme pour évaluer les créations culturelles ;

- celui de la séduction et de la capture du public, c'est-à-dire les modalités du contrôle et de l'augmentation de l'Audimat. C'est ici le plan d'une analyse socio-anthropologique qui pourrait montrer comment les médias adhèrent à des tendances existantes de la société démocratique pour les porter dans le sens d'une égalisation au plus bas, au plus trivial et au plus vulgaire.

Je ne dis pas que les médias, en eux-mêmes et en général, font courir un risque à la démocratie. Je dis que les médias doivent être soumis aux principes de la démocratie, non l'inverse. Ce ne sont pas les médias en général que je critique, mais leur constitution en pouvoir, et même en pouvoir illimité, leur domination de l'espace public, leur fonctionnement autoréférentiel, qui affecte et dégrade les libertés individuelles et collectives, aussi bien que les œuvres de la culture, plus largement ce que j'appelle l'esprit de la démocratie.
Il importe de faire des distinctions ; la presse, la radio et la télévision n'ont pas le même statut. Ces divers moyens diffèrent à la fois par les contenus qu'ils peuvent véhiculer, par leur audience et donc par leur capacité à agir sur l'opinion. Mais on ne peut pas non plus établir des distinctions absolument tranchées. D'abord, sur le plan des réseaux d'influence et des mécanismes de pouvoir, ce sont souvent les mêmes acteurs médiatiques que l'on repère dans la presse, à la radio et à la télévision. Journalistes, politiciens, hommes de culture ou de pseudo-culture circulent d'un organe à l'autre, d'un espace à l'autre, et constituent une caste fermée qui ne conçoit de débat qu'entre ses membres, lesquels promeuvent mutuellement leurs productions (livres, films, émissions diverses, etc.), quelque insignifiantes qu'elles soient.
Cette caste médiatico-politico-culturelle ne se reproduit que par cooptation. C'est elle qui conjugue la révérence des puissants, la prudence devant l'argent, le conformisme et les connivences. Parmi les médias, la télévision est devenue très rapidement hégémonique, c'est elle qui donne le ton. Enfin, les médias comportent un certain nombre de modalités de fonctionnement qui leur sont communes. On considère généralement que la pluralité des médias et la concurrence qu'ils se livrent sont des garants à la fois de la diversité de l'information et de la possibilité pour des individus de se former par eux-mêmes une opinion autonome. Est-on cependant si sûr que la pluralité et la concurrence aient nécessairement cet effet de diversification ?
L'Audimat, qui est, pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu, le dieu caché de l'univers des médias, induit les acteurs du champ médiatique à une conduite mimétique dont les buts ne sont ni l'objectivité, ni l'exactitude, ni la profondeur, mais la recherche du scoop, du sensationnel dans la reproduction de l'identique plutôt que dans la diversification. On comprend donc comment et pourquoi les journaux télévisés ou parlés sont si ressemblants les uns aux autres, à des différences quasi imperceptibles près. L'emprise des médias sur la société contribue de manière décisive à la formation d'une nouvelle censure, d'une censure douce, sans contrainte et insensible dans la plus grande part.
Tocqueville montrait déjà comment la société démocratique américaine - mais on peut généraliser cette thèse à l'ensemble des sociétés démocratiques - était portée à la formation d'une opinion majoritaire, ce qu'on appelle l'opinion publique : "La majorité a donc aux Etats-Unis une immense puissance de fait et une puissance d'opinion presque aussi grande ; et lorsqu'elle est une fois formée sur une question, il n'y a pour ainsi dire point d'obstacles qui puissent, je ne dirai pas arrêter, mais même retarder sa marche, et lui laisser le temps d'écouter les plaintes de ceux qu'elle écrase en passant. Les conséquences de cet état de choses sont funestes et dangereuses pour l'avenir."
Cette analyse de la formation d'une opinion dominante fait partie des explications que Tocqueville donne de l'un des vices naturels les plus importants des sociétés démocratiques : l'établissement d'une tyrannie de l'opinion. Cette conception de la formation d'une opinion dominante est doublement intéressante. Elle montre que l'opinion publique est une norme contraignante et pourtant insensible qui s'impose à l'opinion individuelle sans qu'elle la perçoive et qui ne laisse pas de place pour la contradiction. Elle est accompagnée d'une analyse de la constitution d'une nouvelle forme de la censure et d'un nouvel esprit de cour.
Le caractère irrésistible et exclusif de l'opinion publique la transforme en censure insensible ou symbolique à laquelle des individus se soumettent sans s'en rendre compte. La démocratie comporte toujours cette possibilité de voir se former une tyrannie de l'opinion qui est une tyrannie impersonnelle, une tyrannie sans tyran.
Les médias sont-ils nécessairement un pouvoir ? Si ce n'est pas le cas, comment se sont-ils constitués en pouvoir sans contre-pouvoir, en pouvoir sans limites ? On peut très bien concevoir un fonctionnement des médias qui les ramène à leur vocation initiale de communication, d'information et de critique de la vie publique. Lorsqu'on envisage les médias dans leur fonction première, qui est instrumentale, il est possible de leur restituer toute leur positivité comme organes susceptibles d'éveiller des débats et d'en montrer les enjeux en vue d'éclairer l'opinion. Ils deviennent un pouvoir lorsqu'ils se détournent de cette vocation initiale d'information et de critique pour devenir autoréférentiels, lorsqu'ils recherchent avant tout l'accroissement de leur audience.
C'est par ce biais que des médias deviennent un pouvoir qui tend à s'accroître sans cesse. Ils assument ainsi de moins en moins leur fonction d'expression du débat public où la société s'informe et s'entend elle-même. D'instances critiques, ils deviennent des instances de pouvoir. Loin de constituer un élément décisif pour la vie publique, culturelle et démocratique, ils conduisent à un délitement de l'esprit démocratique.

(*) Yves Charles Zarka est directeur de recherche au cnrs. il enseigne la philosophie politique moderne et contemporaine à l'université paris-I. il est directeur de la revue cités (puf), qui publiera dans sa livraison d'avril une version développée de ce texte.
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